Présentation de Lorenzo Mercuri, chercheur associé au LaMOP (2025-2026)

Mes recherches portent sur l’histoire de l’art du Moyen Âge, plus particulièrement sur l’architecture religieuse, militaire et résidentielle du XIe au XIVe siècle. Entre septembre 2025 et août 2026, j’ai passé une année comme chercheur associé au LaMOP dans le cadre d’une bourse de perfectionnement financée par la Sapienza Università di Roma, prolongeant les perspectives ouvertes par ma thèse de doctorat, consacrée à l’Enclos du Temple à Paris et soutenue en 2024 dans cette même université. C’est ainsi que, durant ce séjour, j’ai porté mon attention sur un autre établissement parisien longtemps resté dans l’ombre : l’Enclos de Saint-Jean-de-Latran, siège de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem sur la rive gauche de la Seine.
De l’autre côté du fleuve, la commanderie des Templiers a laissé une trace relativement abondante dans la documentation comme dans la mémoire urbaine et collective [« Mémoires et représentations de l’Enclos du Temple de Paris », dans Arnaud Baudin, Philippe Josserand et Florian Besson (éds.), Templiers et templarisme: raisons et déraisons d’un mythe, actes du colloque tenu à Troyes (15-17 octobre 2025), à paraître], notamment par le rôle que sa tour majeure a joué comme prison de la famille royale pendant la Révolution, et ce malgré sa destruction entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle. En revanche, le prieuré des Hospitaliers à Paris, dont les derniers vestiges ont été démolis sous Napoléon III, demeurait à peine esquissé par l’historiographie, tant des ordres militaires que de la ville de Paris.
Se pencher sur la disparition de l’enclos jadis compris entre les rues Saint-Jacques, des Écoles, Jean-de-Beauvais et le boulevard Saint-Germain, dans l’actuel 5e arrondissement parisien s’inscrit dans une préoccupation plus large : celle des absences monumentales. Un édifice détruit ne sort pas pour autant de l’histoire ; il change seulement de mode de visibilité, se déplaçant des pierres aux papiers, aux relevés, aux dessins et, parfois, aux fragments sculptés dispersés dans des collections muséales et privées, proches et lointaines.
Hélène Noizet, avec son ouvrage sur la fabrique urbaine du Paris médiéval reposant sous la ville haussmannienne [Hélène Noizet, Parcelles d’histoire. Paris au Moyen Âge, Saint-Denis : Presses universitaires de Vincennes, 2026], vient de montrer quels régimes de sources il faut mobiliser lorsque l’archéologie du bâti est impossible et que seule subsiste une documentation écrite, figurée et cartographique, souvent lacunaire, parfois contradictoire, comme unique accès à une matière désormais immatérielle. Or, la mise à l’essai de cette approche, où la question de méthode se mue en véritable nœud épistémologique, à une échelle plus modeste, appelle un regard transversal et interdisciplinaire, comparant, cas par cas, ce que chaque type de source autorise à affirmer et ce qu’il condamne à rester conjectural en ce qui concerne la topographie, les phases de construction et d’usage des bâtiments.
Le début du travail ne pouvait que coïncider avec le dépouillement des séries conservées aux Archives nationales, qui rassemblent les documents relatifs au prieuré hospitalier et à ses dépendances, Lourcine et la Tombe Issoire notamment, depuis la fondation de ces établissements jusqu’à leur disparition. Pour la période la plus reculée, les chartes qui ont survécus montrent que les premières attestations d’une présence de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem sur la rive gauche de la Seine remontent aux alentours de 1171, et le nombre restreint de sources concernant les origines conduit à réfléchir sur les raisons et les conditions ayant présidé à leur arrivée dans la ville et qui ont permis le développement, dans les années suivantes, de leur seigneurie foncière autour de leur enclos et au-delà, tout en mettant en relation ces éléments et les rapports entre les hautes hiérarchies de l’ordre, la monarchie capétienne, les réseaux aristocratiques, les institutions religieuses environnantes et l’expansion urbaine qui avaient donné lieu à l’installation de l’Ordre du Temple dans la capitale dans la première moitié du XIIe siècle [Lorenzo Mercuri, « The Origins of the Templars in Paris: Urban Expansion, Royal Patronage and Personal Networks », dans Crusades 25/2 (2026), à paraître].
La lenteur et l’ancrage tardif des Hospitaliers à Paris ne sont d’ailleurs en rien le signe d’une faiblesse, ni d’un défaut de soutien de la part des bienfaiteurs, laïcs ou non (le patronage, si généreux fût-il, ne pouvant entièrement surmonter le milieu où l’Ordre s’insérait), ni d’un manque d’autorité de ses membres, dont les dalles funéraires, jadis dans la nef de l’église, se trouvent aujourd’hui réparties entre l’intérieur et l’extérieur du musée de Cluny (en remontant la rue de Cluny vers la montagne Sainte-Geneviève, juste avant la place Paul Painlevé, on peut en voir une, montée sur la façade est du musée). C’est plutôt l’examen des actes relatifs au fief de Saint-Benoît qui révèle une stratégie attentive aux équilibres avec les institutions voisines, au premier rang desquelles le chapitre de Notre-Dame, dont dépendait ce fief et sur lequel les Hospitaliers avaient dû obtenir, non sans tensions initiales, l’autorisation de bâtir un oratoire et un cimetière avant 1171 : une logique d’implantation qui tranche nettement par rapport à celle des sièges parisiens et londoniens des deux ordres militaires majeurs [« The Headquarters of the Hospitallers and Templars in London and Paris », dans Isabel Cristina Ferreira Fernandes (éd.), As Ordens Militares. Do Convento e da Guerra para o Mundo, 2 vols., Palmela : GEsOS-Município de Palmela, 2026, vol. 2, p. 995-1020].

Fig. 1 – Plan cadastral de l’Enclos de Saint-Jean-de-Latran à Paris fait en 1810 (Paris, Archives nationales, CP/N/III/Seine/1415)
Pour l’époque moderne, cens, rentes, papiers terriers, ainsi que les procès-verbaux des visites que les Hospitaliers firent mener sur le site grosso modo depuis le XVe siècle jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, permettent de remonter à l’état des bâtiments, de saisir les détails architecturaux les plus ténus et de suivre leurs transformations au fil du temps, offrant un tout autre régime documentaire et administratif, qu’il faut confronter systématiquement aux données topographiques et aux mesures qu’ils rapportent. Aux chartes médiévales proprement dites s’ajoutent les témoignages de plusieurs observateurs qui, aux XVIIIe et XIXe siècles encore, avaient pu documenter certains éléments de l’ensemble avant les disparitions définitives, et dont les emplacements et les extensions peuvent être précisés en croisant ces témoignages avec les données cartographiques [Fig. 1] et les relevés archéologiques disponibles : à titre d’exemple, Nicolas-Joseph Troche signalait la présence de colonnes sur le flanc méridional de l’église, qu’il tenait pour les vestiges de la salle capitulaire du prieuré, tandis que Ferdinand de Guilhermy, Jean-Aymar Piganiol de la Force et Jean Lebeuf purent observer directement le logis du commandeur à côté de la tour principale, des parties du cloître au sud de l’église et une grange dîmière.

Fig. 2 – Élévations, plan et coupes de l’église de Saint-Jean-de-Latran à Paris (Paris, Musée Carnavalet, Histoire de Paris, G.30486)
L’étude s’est par la suite portée sur l’église [Fig. 2] de l’enclos, un édifice à nef unique divisé en cinq travées voûtées d’ogives qui remonte au début du XIIIe siècle et qui fut agrandi au moins à deux reprises : vers 1400, une chapelle dédiée à Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle fut ajoutée sur son flanc nord, près de la façade, par le frère Gilbert Ponchet, qui y mourut en 1419 ; puis, au début du XVIe siècle, le chœur et la sacristie attenante furent entièrement reconstruits à l’initiative du commandeur Nicole Lesbahy, mort le 25 mai 1505. Que cet édifice eût servi de relais dans la transmission vers le Bassin parisien de modèles architecturaux et décoratifs issus de l’Outremer, ou que l’influence du milieu environnant l’eût au contraire emporté, telle demeurait l’ambiguïté qui, par la force des choses, imposa d’élargir l’enquête bien au-delà du seul cas parisien, c’est-à-dire de convoquer, sans s’y limiter, la culture matérielle des ordres militaires dans l’ensemble de la Méditerranée occidentale et de l’Orient latin.
Or, si les postulats non vérifiés d’un mythe historiographique, celui de rapports trop souvent postulés plutôt que démontrés entre les ordres militaires et les églises à plan centré, ont désormais été mis au jour [« Gli Ordini militari e le chiese a pianta centrale. Vecchie riflessioni e nuove prospettive », dans Fabrizio D’Avenia, Luigi M. de Palma et Kristjan Toomaspoeg (éds.), Gli Ordini militari e ospedalieri in Italia: stato della ricerca storica e artistica, Bari : Ecumenica Editrice, 2026, p. 112-144] sans pour autant s’appliquer au cas en question, de même ne saurait plus être retenue, pour l’espace sacré de Saint-Jean-de-Latran, la thèse soutenue par Élie Lambert au milieu du XXe siècle selon laquelle les édifices religieux des ordres militaires auraient montré, y compris loin des frontières, un aspect défensif et fortifié, à de rares exceptions près [« La metamorfosi della Charola di Tomar : da componente difensiva a memoria del Santo Sepolcro », dans Gianlorenzo Chiaraluce, Gaia Pedriglieri, Patrizia Principi et Eva Scurto (éds.), In Corso d’Opera 5. Atti delle Giornate di studio dei dottorandi di ricerca in Storia dell’Arte dell’Università di Roma “La Sapienza”, Roma : Campisano Editore, 2026, p. 49-55]. Celle-ci, en effet, ne vaut pas davantage pour les caractères formels qui l’inscrivent pleinement dans son contexte architectural le plus proche, en recevant, en l’adaptant et en le renouvelant dans un dialogue constant avec les traditions locales et les ambitions politiques de leurs commanditaires, ainsi qu’en témoigne le chantier de l’église de la commanderie hospitalière de Saint-Jean-en-l’Isle-lès-Corbeil (Essonne).

Fig. 3 – Élévation (et coupe) de la Tour Bichat (Paris, Musée Carnavalet, Histoire de Paris, D. 119137-1)
C’est cependant la Tour Bichat [Fig. 3], ainsi nommée d’après l’anatomiste Xavier Bichat, qui y vécut à la fin du XVIIIe siècle, qui a concentré l’essentiel de mon attention. Construite sur un plan rectangulaire, elle comptait deux travées carrées voûtées d’ogives réparties sur trois niveaux, desservis par deux escaliers, un escalier à vis circulaire logé dans l’angle nord-ouest et un escalier à vis de plan carré partagé avec le logis du commandeur au sud. Son dernier étage était couronné d’une terrasse crénelée, plus tard coiffée d’une toiture à pans, tandis que l’extérieur se trouvait renforcé par des contreforts d’angle et percé de nombreuses fenêtres irrégulièrement disposées.
Si sa destruction a fait débat entre les contemporains (Eugène Viollet-le-Duc, Albert Lenoir, Prosper Mérimée, Théodore Vacquer et l’empereur Napoléon III lui-même), la chronologie du chantier primordial et sa fonction au Moyen Âge ont, elles aussi, longtemps divisé les chercheurs, avant et après sa démolition en 1854 pour le percement de la rue des Écoles : les historiens les plus anciens, Sauval et Félibien en tête, en associaient l’origine à la fondation même du prieuré en 1171, quand Dulaure y voyait plutôt un lieu destiné à héberger les pèlerins, hypothèse fonctionnelle partagée par Piganiol de la Force, qui identifiait l’édifice comme une ancienne tour d’archives destinée à la conservation des documents, lecture que Guilhermy reprit à son compte tout en la rattachant au règne de Philippe Auguste, tandis que Troche préférait situer l’ensemble de la construction dans la seconde moitié du XIIe siècle, et que Viollet-le-Duc, s’appuyant sur les fragments lapidaires sauvés par Albert Lenoir, proposait au contraire une fondation, déraisonnablement templière, remontant à la fin du XIIIe siècle.
Il faut, en effet, souligner que tout n’est pas perdu. Lors de la démolition de l’enclos et de la tour, un grand nombre d’éléments lapidaires, tels que piliers, morceaux de fûts de colonnes, bases et chapiteaux angulaires et médians, datables de la fin du XIIe au début du XIIIe siècle, furent sauvés grâce à l’intervention d’Albert Lenoir et transférés dans les dépôts du musée de Cluny, où ils sont encore conservés. Néanmoins, les diverses expositions successives dans les salles des thermes, ainsi que les montages et les démontages qui ont précédé et suivi leur présentation dans les jardins du musée jusque dans les années 1950, puis de nouveau dans les salles, avant leur entrée définitive dans les réserves, ont largement contribué à la dispersion des fragments et comme si ce chaos ne suffisait pas, les éléments n’avaient, au moment de leur arrivée dans les collections, fait l’objet ni d’un inventaire rigoureux ni d’une attribution assurée, si bien que leur emplacement d’origine dans l’édifice est resté longtemps incertain, et qu’une confusion ancienne a même conduit à rattacher certaines pièces à d’autres monuments parisiens, voire à les définir comme de provenance inconnue.
Cela dit, ceux qui se sont approchés des éléments sculptés, plus souvent par le biais de la photographie que de visu, ont clairement mis en évidence une nette dichotomie stylistique, donc chronologique et positionnelle. Un premier groupe de chapiteaux, attribué au rez-de-chaussée et au premier étage de la tour, relève d’un langage encore contenu et caractéristique de la fin du XIIe siècle, avec des feuilles d’eau larges et plates, des crochets rigides étroitement enroulés, strictement subordonnés au noyau de la corbeille. Un second groupe, attribué au deuxième étage, annonce en revanche un langage d’orientation gothique plus résolu, datable du début du XIIIe siècle, avec des feuillages polylobés plus plastiques et naturalistes, des crochets ouverts et plus hardiment évidés, qui projettent librement les volumes et créent, par le jeu de la lumière et de l’ombre, un effet de mouvement bien plus marqué. Le hasard a voulu que la confrontation systématique, menée à distance, entre les dessins de l’intérieur de la tour et les éléments sculptés a coïncidé avec le récolement des collections du Musée de Cluny en réserve, effectué après mars 2026 sous la direction du conservateur en chef Damien Berné. Le récolement, ainsi que les échanges menés avec les équipes du musée de Cluny et du musée Carnavalet, où sont déposés plusieurs fragments [Fig. 4], et le travail sur place se sont révélés précieux et ont permis, par élimination des hypothèses anciennes les moins vraisemblables, de consolider le rattachement au corpus de la Tour Bichat de plusieurs pièces jusque-là orphelines dans les réserves, et de rattacher d’autres pièces à l’ensemble attribué à la tour, en les restituant à l’église du prieuré ou au cloître, sans pour autant clore entièrement le débat sur un chantier d’acquisitions ondoyantes entre hypothèses pourvues de réponses et questions toujours ouvertes.

Fig. 4 – Colonnette d’angle avec base et chapiteau (Paris, Musée Carnavalet, Histoire de Paris, AP127)
Sélection de publications :
« Mémoires et représentations de l’Enclos du Temple de Paris », dans Arnaud Baudin, Philippe Josserand et Florian Besson (éds.), Templiers et templarisme: raisons et déraisons d’un mythe, actes du colloque tenu à Troyes (15-17 octobre 2025), à paraître
« The Origins of the Templars in Paris: Urban Expansion, Royal Patronage and Personal Networks », dans Crusades 25/2 (2026), à paraître
« La metamorfosi della Charola di Tomar : da componente difensiva a memoria del Santo Sepolcro», dans Gianlorenzo Chiaraluce, Gaia Pedriglieri, Patrizia Principi et Eva Scurto (éds.), In Corso d’Opera 5. Atti delle Giornate di studio dei dottorandi di ricerca in Storia dell’Arte dell’Università di Roma “La Sapienza”, Roma : Campisano Editore, 2026, p. 49-55
« The Headquarters of the Hospitallers and Templars in London and Paris », dans Isabel Cristina Ferreira Fernandes (éd.), As Ordens Militares. Do Convento e da Guerra para o Mundo, 2 vols., Palmela : GEsOS-Município de Palmela, 2026, vol. 2, p. 995-1020
« Gli Ordini militari e le chiese a pianta centrale. Vecchie riflessioni e nuove prospettive », dans Fabrizio D’Avenia, Luigi M. de Palma et Kristjan Toomaspoeg (éds.), Gli Ordini militari e ospedalieri in Italia: stato della ricerca storica e artistica, Bari : Ecumenica Editrice, 2026, p. 112-144
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Alexandre Vergos (7 septembre 2026). Présentation de Lorenzo Mercuri, chercheur associé au LaMOP (2025-2026). Les carnets du LaMOP. Consulté le 10 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16qgn


